Louis Riel

Tout cela évidemment coûtait horriblement cher, bien plus que les 25 millions de dollars donnés par le gouvernement - qui d'ailleurs n'étaient débloqués que proportionnellement à la longueur de la voie terminée. Il y avait bien sûr la vente des terrains, mais les colons ne se bousculaient pas. Certes, on aurait pu vendre aux spéculateurs, qui, eux, étaient prêts à acheter, presqu'à n'importe quel prix. Mais c'était contraire à l'éthique de Stephen et de Van Horne.

Malgré le génie financier de Stephen et de Thomas Shaughnessy, le trésorier de la Compagnie, l'argent manquait cruellement. Au début de 1884, des mesures d'économie drastiques durent être prises, on construisit provisoirement les ponts en bois, on toléra des pentes plus fortes que prévu, on réduisit le rayon des courbes, on paya les ouvriers en retard, Stephen et Smith engagèrent leur fortune personnelle. Ce n'était pas suffisant, et Stephen dut aller mendier auprès de Macdonald un emprunt de 22,5 millions de dollars. Somme énorme pour le budget du Canada d'alors, néanmoins Macdonald réussit, non sans mal, à persuader le Parlement d'accorder le prêt.

Mais cela ne suffisait pas, et au début de 1885, à nouveau plus d'argent. Et cette fois il paraissait politiquement impossible d'aller encore demander de l'argent au gouvernement. Allait-on mettre la Compagnie en faillite et abandonner le beau projet, si près du but ?

Le CPR fut sauvé, bien involontairement, par Louis Riel. En 1870, les Métis, descendants francophones d'employés de la compagnie du Nord-ouest et d'Indiennes, avaient été oubliés lors de la mise en valeur de la nouvelle province du Manitoba. Sous la conduite de Louis Riel, un jeune métis éduqué, bilingue, au charisme indéniable, ils s'étaient révoltés. Des troupes venues de l'Ontario avaient maté la rébellion, et Louis Riel, condamné à mort, s'était réfugié aux États-Unis.

Mais la construction du chemin de fer, avec l'arrivée des colons et des spéculateurs, rendit la vie des Métis du Haut Manitoba, toujours ignorés par le gouvernement, encore plus difficile. En 1885 ils allèrent chercher Louis Riel qui pensa renouveler l'exploit de 1870 ; il gagna effectivement une première victoire contre la Police montée. Panique au gouvernement, alors Van Horne réussit à transporter une armée de 4 000 hommes en une

semaine, par le train, ou en traîneaux dans les sections pas encore terminées - en 1870, il avait fallu trois mois. Les Métis seront défaits, Louis Riel sera pendu, Gabriel Dumont, son assistant, perpétuera ses exploits dans la troupe de Buffalo Bill. Van Horne avait réussi à démontrer la valeur stratégique du chemin de fer.

Mais il lui fallait de l'argent ! Stephen fit à nouveau le siège du gouvernement à Ottawa, montrant qu'une banqueroute du CPR conduirait à une crise politique majeure, aux dépens bien sûr des Conservateurs. Et pouvait-on refuser cela à la compagnie qui avait permis de mater la rébellion ? Finalement le Parlement, malgré la furieuse opposition des Libéraux, accepta de garantir un prêt de 5 millions de dollars par la Banque de Montréal. Le CPR était sauvé.

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