Les Etats-Unis

 

La métrication des Etats-Unis : une série d'occasions manquées

Le système anglais était cohérent, mais pas tout à fait uniforme. Il y avait donc quelques variations dans la valeur des unités parmi les treize colonies qui signèrent la Déclaration d'Indépendance le 4 juillet 1776. Bien vite ces variations apparurent comme des obstacles au commerce entre les nouveaux États. Aussi vit-on apparaître tout d'abord dans les Articles de la Confédération, rédigés en 1777 et ratifiés en 1781, puis finalement dans la Constitution des États-Unis de 1787, ratifiée en 1790, une clause donnant au Congrès le pouvoir de fixer des étalons uniformes pour la monnaie et pour les poids et mesures. Mais quels étalons ? Parmi les rédacteurs tant des Articles de la Confédération que de la Constitution figuraient Thomas Jefferson et Benjamin Franklin, deux amis de la France, qu'ils connaissaient bien pour y avoir été ambassadeurs. Mais en 1790, le système métrique en France n'en était encore qu'au stade du discours de Talleyrand. Autre occasion manquée.

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Depuis 1801, Jefferson était devenu Président ; il conservait une sympathie tant pour un système de mesures unifié, qu'il devait de toute manière introduire pour respecter la Constitution, que pour la France : ne lui avait-elle pas, en 1803, offert la Louisiane pour une bouchée de pain (60 millions de francs, Talleyrand aurait quand même pu demander plus !). Il fallait préparer l'expansion dans ces nouveaux territoires, donc en établir la topographie : Ferdinand R. Hassler, un immigré suisse, était en charge des relevés de la côte Est ; il reçut, grâce à Jefferson, une copie en fer du mètre étalon des Archives et s'en servit comme référence pour ses travaux. Oui, le premier U.S. Coast and Geodetic Survey a été réalisé en métrique - mais traduit en unités anglaises. Encore une occasion...

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La loi de juillet 1866 est claire : "il sera légal d'employer partout dans les États-Unis d'Amérique les poids et mesures du système métrique". Pour être utilisable, la loi donnait un tableau de conversion entre les "dénominations métriques" et les "dénominations en usage" : le yard y était défini comme la 3 600/3 937 partie du mètre (soit 0,914 401 829 m). Pratiques, les Américains évitaient le long et difficile travail de création d'étalons. Quelques années plus tard, en application d'une décision du Congrès, tous les États avaient reçu du Bureau des Poids et Mesures des copies des étalons du mètre, du litre et du kilogramme. Mais si le système métrique était légal, il n'était pas obligatoire. Encore une occasion manquée...

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Au vu d'un tel rapport, le Congrès (à majorité Démocrate) se devait de voter, par 300 voix contre 63, et le Président Gerald Ford (Républicain) de signer, le Metric Conversion Act de 1975 pour "coordonner et planifier l'usage grandissant du système métrique aux États-Unis". Pas d'échéance fixée, la conversion devait bien sûr être volontaire. Un U.S. Metric Board était établi pour définir et mettre en oeuvre un vaste programme de coordination et d'éducation publique. De belles paroles, mais dans la pratique bien peu d'Américains étaient au courant de l'existence du Bureau ! Qui d'ailleurs, suivant la décision, sans doute généreuse, du Président Jimmy Carter, comptait parmi ses membres autant de pro-métriques que d'anti-métriques. Au point qu'en 1981, le Bureau demandait au Congrès un mandat clair et les moyens nécessaires pour accomplir sa mission. Mais l'époque était mal choisie : l'administration Reagan s'était engagée dans un programme de réduction drastique des dépenses. Bien sûr le Metric Board, dont on se demandait à quoi il servait, en fit les frais, et fut dissous en 1982. À nouveau une occasion perdue.

Au fait, comment appeler ce système ?

Bien entendu, ce n'est pas le système "anglais", d'ailleurs le mètre américain s'écrit meter et l'anglais metre. Encore moins le système "impérial". Curieusement, on n'entend jamais l'appellation "système américain". Dans certains documents officiels, on trouve parfois l'abréviation "USCU", U.S. Customary Units (unités usuelles américaines). Ou on fait référence au système " ifp " (inch/foot/pound). Les partisans du système métrique se font une joie, eux, de trouver des sobriquets pour ce qu'ils considèrent comme n'étant pas même pas un système : on les entend parler de "collection d'unités coloniales" (pas bien gentil), des "unités du roi George III" (encore pire), de "Ye olde English units" (ça, c'est plus poétique), de "WOMBAT" (Way of Measuring badly in America Today, la façon de mal mesurer en Amérique aujourd'hui - accessoirement le wombat est un marsupial australien pas vraiment réputé pour sa vivacité d'esprit...). Ou, encore plus vache, de "FFU" (Fred Flintstone Units), en référence à un personnage de l'âge de pierre d'une bande dessinée à succès !

Un peu de métrique, beaucoup de ifp

Dans l'éducation, on enseigne le système métrique ; mais on ne l'utilise pas, sauf dans certains cours "avancés". La construction automobile est dans son ensemble entièrement métrique depuis les années 1980, c'est une nécessité de la compétition internationale. Mais les matériaux de construction sont toujours aux mesures usuelles. Les vins et spiritueux sont vendus en bouteilles de 0,75 l - qu'on appelle encore couramment one fifth, un cinquième de gallon (0,757 l) - ou de 1 litre, le groupe Coca Cola passe progressivement aux bouteilles de 0,5, 1,5 ou 2 litres, mais son concurrent Pepsi Cola reste accroché aux onces fluides. Sur les emballages alimentaires, les informations nutritionnelles sont en SI, mais les quantités en unités usuelles, ou au mieux mixtes ifp/SI ; et bien sûr les produits en vrac se vendent à la livre. Pendant les années 1980, un certain nombre de pompes à essence vendaient par litre : c'était parce que le prix de l'essence approchait le dollar par gallon, et qu'il était difficile de convertir les pompes à affichage mécanique pour accommoder un chiffre de plus ; depuis l'introduction des pompes à affichage électronique, les pompes mesurent à nouveau en gallons - et les prix dépassent allégrement le dollar par gallon ! Rares sont les prévisions météorologiques qui donnent les températures en degrés Celsius, ou les programmes de radio ou télévision qui conservent les unités métriques quand les informations proviennent de l'étranger. "L'heure militaire", c'est la division du jour en 24 heures, que l'on trouve aussi sur les tickets des caisses enregistreuses ; ailleurs on reste obstinément attaché aux heures du matin (ante meridiem, a.m.) et de l'après-midi (post meridiem, p.m.) - pour compliquer les choses, 12 pm signifie midi aux États-Unis et minuit dans les autres pays utilisant l'indication de l'heure sur 12 heures ! La loi sur la politique énergétique de 1992 ordonnait que le volume des chasses d'eau des toilettes soit mesuré en gallons - inventant au passage une nouvelle unité, le gpf (gallon per flush). L'un des derniers actes législatifs signés par le Président Clinton concernait la qualité du gruyère américain : le diamètre des trous était donné en fractions d'inches, mais en référence au Codex Alimentarius où les mêmes dimensions étaient en centimètres. Et cetera...

Alors, qu'est-ce qui pourrait faire sortir les États-Unis de leur isolement pour qu'ils rejoignent rapidement le reste du monde ?

Peut-être l'économie : l'économie américaine vacille, les industriels américains devront compenser les pertes sur leur marché domestique par l'exportation. À moins que le reste du monde n'accepte, par négligence ou snobisme, de parler en FFU, les produits américains devront être aux normes mondiales, donc métriques. Ou bien une action gouvernementale, qui imposerait, au début au moins dans certains secteurs, l'usage des unités SI. Peut-être George W. Bush - qui, certes, a actuellement d'autres soucis en tête - se souviendra-t-il que c'était son père qui avait mis en oeuvre le Omnibus Trade and Competitive Act de 1988 ?

Un jour, l'Amérique sera métrique, elle aussi. Ce n'est qu'une question de temps.

 

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conclusion