Construction

 

Un slogan revenait souvent dans les réunions préparatoires aux États généraux : "un roi, une loi, un poids, une mesure".

Début 1790, Talleyrand était encore loin d'être prince de Bénévent, il n'était que député du clergé à l'Assemblée nationale. Bien sûr à l'affût de tout ce qui pourrait servir sa carrière politique. À 36 ans, il commençait tout juste à faire parler de lui - il avait initié, lui, l'évêque, la nationalisation des biens du clergé. Toute occasion était donc bonne à prendre.

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Talleyrand n'allait pas se laisser souffler une si belle opportunité. Le peuple exigeait l'uniformisation des poids et mesures, un même pied et une même livre dans toutes les provinces, on les lui donnerait. Mais on n'en resterait pas là : les savants voulaient un système reposant sur de solides bases scientifiques, les marchands avaient besoin d'un système accepté par toutes les nations, les acteurs politiques d'alors - des intellectuels nourris des principes philosophiques et politiques des Lumières - rêvaient d'un système universel. Où trouvait-on la réponse à cette rare conjonction d'intérêts ? Chez Gabriel Mouton et tous ceux qui après lui avaient développé l'idée d'un système de mesures cohérent reposant sur un étalon physique et universel.

Après le discours de Talleyrand du 9 mars 1790, la machine se met en marche.

Alors, dans l'enthousiasme (on est toujours dans la période "dynamique" de la Révolution, au moins à Paris), on se met au travail. Sur proposition de Jean-Charles de Borda (encore chevalier à cette époque, marin, et physicien), l'Académie des Sciences met sur pied une nouvelle commission, avec Borda, Condorcet, Lagrange, Laplace et Gaspard Monge, pour fixer la base de l'unité de mesures. Défiance des savants par rapport aux politiques, déjà ? Toujours est-il que la commission ne s'en tient pas aux termes du décret, mais étudie trois possibilités :

- la longueur du pendule battant la seconde à la latitude de 45° (on ne parle plus de Londres : en décembre 1790, après un débat agité aux Communes, le projet "français" avait été jugé "presqu'impraticable"...),

- une fraction du quart du cercle équatorial,

- une fraction du quart du méridien terrestre.

Mais pas sans difficultés : techniques (mesure de la "méridienne") et politiques (la Terreur). Malgré tout le travail se poursuit, et le décret du 1er août 1793 officialise les conclusions de l'Académie des Sciences.

Voilà, pour la première fois, en pleine tourmente politique, la division décimale est officialisée, de même que le mètre, le nom de la nouvelle unité de longueur. La loi par ailleurs reflète la tendance de l'époque à emprunter au latin et au grec les termes nouveaux : le mètre vient du latin metrum ou du grec metron, la mesure ; l'are du latin area, surface ; le cade était une mesure, kados, utilisée chez les Athéniens ; gravis en latin signifie lourd ; déci- et centi- dérivent du latin (plus tard on empruntera au grec les préfixes multiplicateurs). Quand même, on n'oublie pas tout à fait les bonnes vieilles mesures : la pinte était une unité de mesure des grains et des liquides, qui valait (à Paris, pour les liquides), environ 0,93 de nos litres. Ce qui d'ailleurs créera des confusions, malgré la différence de genre, et, par le décret du 19 janvier 1794, il faudra remplacer le pinte par le cadil, le millième du cade ; finalement, deux ans plus tard, après avoir songé au kanne, le cadil deviendra le litre, du vieux français litron (auquel l'usage populaire a redonné une nouvelle jeunesse), lui-même du grec litra, qui était un poids de douze onces. Et le gramme, qui arrivera en 1795, dérivait du grec gramma, unité de poids équivalente au scrupule romain.

Robespierre tombe, c'est le 9 Thermidor, on reprend le travail, un nouveau décret :

Et le 18 germinal an III (7 avril 1795) est voté le "décret relatif au poids et mesures", en fait, une loi organique généralement considérée comme la loi constitutive du système métrique décimal en France.

Pourtant les rédacteurs de la loi ne semblent pas se faire trop d'illusions sur une rapide acceptation du nouveau système : l'article 1er invite les citoyens à "donner une preuve de leur attachement à l'unité et à l'indivisibilité de la République en se servant dès à présent des nouvelles mesures dans leurs calculs et transactions commerciales". Plus loin le texte ordonne la fabrication d'un nouvel étalon : "une règle de platine sur laquelle sera tracé le mètre qui a été adopté pour l'unité fondamentale de tout le système des mesures", qui devra être déposée "près du Corps Législatif", dans un monument qui sera élevé "pour le conserver et le garantir de l'injure du temps".

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Voilà, les nouvelles unités sont bien décimales, et républicaines. Tellement républicaines que, une fois n'est pas coutume, elles auront droit à une mention dans la Constitution de l'an III, votée le 5 fructidor (22 août 1795) : son article 371 (sur 377...) mentionne qu' "il y a dans la République uniformité des poids et mesures".

Le Directoire, l'Empire, on oublie quelque peu la Révolution et son idéal de justice - y compris pour les nouvelles mesures, auxquelles on s'habitue difficilement.

D'autres projets se développaient : en 1811 Laplace proposait à Napoléon un système de mesures "napoléoniennes" avec une lieue impériale de 5 kilomètres, une livre impériale de 500 grammes, subdivisée en 10 onces de 10 gros. Au moins, c'était décimal, tandis que le décret finalement signé par Napoléon le 12 février 1812 autorisait, à côté du système légal, l'emploi des mesures usuelles plus ou moins accommodées au goût du peuple :

- la toise, valant 2 mètres, et divisée en 6 pieds de 12 pouces et 144 lignes,

- l'aune de 120 centimètres, divisée en demi, tiers, quart, sixième, huitième, douzième et seizième,

- le boisseau de 1/8 d'hectolitre,

- les divisions du litre : demi, quart,

- la livre de 500 grammes, se divisant en 16 onces de 8 gros de chacun 72 grains.

Était-ce la fin du beau rêve ? Non, Louis XVIII confirme que sa mise en place sera poursuivie, puis Louis-Philippe signe la loi du 4 juillet 1837, qui rend l'usage du système métrique obligatoire à partir du 1er janvier 1840.

Combien de temps aura-t-il fallu ? Près de cinquante ans. Fourcroy, en 1794, parlait de "cette entreprise désirée par tant de siècles, commencée sous les rois, qui ne finissaient pas grand-chose, et qui doit être achevée par la République". Ironie du sort, c'est un roi, certes constitutionnel, qui l'a achevée. Après neuf régimes politiques, du Comité de salut Public le plus révolutionnaire à l'Empire le plus absolu. Après neuf Constitutions. Après onze guerres, et deux invasions de la France. Après combien de morts, y compris parmi les créateurs du système métrique décimal. Fallait-il que ce soit un bon concept, pour avoir réussi à survivre à tous ces troubles !

métrication

genèse

temps

Convention du Mètre

Royaume-Uni

Etats-Unis

résistance

conclusion